• 93ème Assemblée USG

Pédophilie dans l’Eglise : les victimes des prêtres brisent le silence

La plateforme téléphonique mise en place par la commission d’enquête indépendante sur les agressions et crimes sexuels dans l’Eglise est prise d’assaut. Plus de mille personnes se sont déjà confiées. Ce sont en majorité des hommes âgés de plus de 50 ans.

C’est un peu comme si, après toutes ces années de solitude et de silence, les victimes ­n’attendaient que ça. Depuis presque un mois, la plateforme téléphonique* mise en place par la commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase) croule sous les coups de fil. « Nous avons été surpris qu’il y en ait autant, et ce dès le matin du premier jour », explique Jean-Marc Sauvé, le président de la Ciase, chargée par la Conférence des évêques de France de faire la lumière sur les agressions et crimes sexuels commis par des religieux sur des mineurs depuis les années 1950.

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Au total, 1 131 témoignages venus de presque tous les départements de France – 807 par téléphone, 520 par e-mail et le reste par courrier – ont été ­recueillis pendant les trois semaines qui ont suivi le lancement de cet appel à libérer la parole prévu pour durer un an. Soit une moyenne de 50 par jour! « La majorité sont des victimes directes », précise le haut fonctionnaire.

Les personnes qui se confient sont en majorité des hommes, en général âgés de plus de 50 ans

L’analyse de ces premiers résultats permet d’esquisser un profil type de victime. Les personnes qui se confient sont en majorité des hommes (dans 63 % des cas), en général âgés de plus de 50 ans. Dans le détail, 219 ont entre 50 et 69 ans et 171 ont plus de 70 ans. Les jeunes sont moins nombreux : 51 ont entre 30 et 49 ans et seulement 5 sont âgés de moins de 30 ans.

La pédophilie dans l’Église ­serait-elle de l’histoire ancienne? « L’empreinte de l’Église dans la société s’est ­atténuée, analyse l’ancien vice-­président du Conseil d’État. La pratique religieuse s’est réduite et les prêtres ont peu à peu cessé de prendre en charge la jeunesse. Même dans les établissements d’enseignement catholique, on compte moins de prêtres. Dans les années 1950-1960, les religieux dirigeaient les camps de vacances ; aujourd’hui, des laïcs sont à leur tête. »

Un retraité a raconté les attouchements au séminaire

Jean-Pierre Sautreau, 70 ans, a appelé la plateforme dès le 3 juin. Il s’est raconté lui, garçon de 11 ans, subissant les attouchements d’un prêtre au petit séminaire de ­Chavagnes-en-Paillers (Vendée). « J’ai vécu dans le silence, dans la souffrance, dans le déni, soupire-t‑il. C’était indicible, le poids de l’Église était si énorme… » De cette innocence brisée, le retraité a fait un livre, Une Croix sur l’enfance en Vendée(éditions La Geste). Depuis la parution de celui-ci en août 2018, il assure avoir reçu « une centaine de témoignages de victimes », mettant en cause une trentaine de prêtres dans son département.

Pour briser un tabou français, la Ciase a fait appel au savoir-faire de France Victimes. Créée sous l’impulsion de Robert Badinter, alors ministre de la Justice, cette association, qui gère une plateforme d’écoute consacrée aux victimes ­depuis 2001, en a créé une deuxième. Quatre « écoutantes » – le hasard a voulu que ce soient des femmes – ont été spécialement recrutées. Juristes ou psychologues, elles ont été formées à la prise en charge des violences sexuelles et à des rudiments de culture religieuse. Elles ont pour instruction de « laisser la parole libre et ouverte », sans « avoir peur des silences ».

Beaucoup de victimes ont donné leur accord pour venir témoigner devant la commission d’enquête

Après un entretien qui peut s’éterniser, elles proposent aux personnes de répondre à un questionnaire confidentiel, par e-mail ou par courrier. Une cinquantaine de questions ; deux documents différents, selon que le témoin était mineur au moment des faits ou adulte « vulnérable » – une religieuse agressée par un supérieur hiérarchique. L’enquête doit éclairer les raisons des non-dits et les éventuelles sanctions infligées aux agresseurs. Jusque dans les années 1970, la plupart du temps, ces derniers devaient simplement changer de diocèse.

Sur ce point encore, Jean-Marc Sauvé est « étonné » du nombre des retours : 378 questionnaires ont déjà été reçus et les réponses sont ­exhaustives. Beaucoup de victimes ont par ailleurs donné leur accord pour venir témoigner à Paris devant la commission d’enquête. « Ça montre un réel besoin d’expression, réagit le haut fonctionnaire. Reconnaître la souffrance des victimes est pour nous une priorité. » Une manière de répondre aux critiques de ceux qui avaient, au moment du lancement de la Ciase le 8 février, critiqué le fait que les victimes ne siègent pas au sein de cette instance.

Une radiographie complète prévue en 2020

Pour tenter de s’approcher au plus près de la réalité des faits, la commission, qui dispose d’un budget de plus de 3 millions d’euros, a prévu de confronter ces témoignages à d’autres sources. D’abord, aux archives ecclésiastiques. Quatre cents questionnaires viennent d’être envoyés aux évêques et à divers responsables religieux. L’idée est de faire le point sur les informations dont dispose le clergé : nombre d’abus, traitement de ces derniers, identité des victimes. Si certains refusaient de jouer le jeu, la commission n’hésiterait pas à se déplacer sur le terrain pour mettre au jour telle ou telle affaire. « La principale difficulté est que nombre d’agresseurs sont aujourd’hui décédés, ajoute Jean-Marc Sauvé, et que les archives sont détruites dix ans après la mort des religieux. »

Les archives du ministère de la Justice ainsi que celles de l’Aide sociale à l’enfance vont également être explorées. Au milieu du siècle dernier, de nombreux enfants étaient en effet placés dans des institutions religieuses. Pour parachever cette ­radiographie, les travaux de la commission seront enrichis, en 2020, dans le cadre d’une vaste étude sur la sexualité des Français pilotée par l’Inserm. Trente mille personnes sont invitées à dire si elles ont subi des violences sexuelles et, le cas échéant, si celles-ci ont été commises par des clercs. Cela permettra de mettre en regard les abus commis par des prêtres avec ceux perpétrés par d’autres professionnels en contact avec les enfants.

Ce travail doit être rapide, la commission ayant prévu de rendre ses travaux fin 2020. Jean-Marc Sauvé promet que le calendrier sera respecté. « Il y a un arbitrage à faire entre l’exhaustivité de l’enquête et la nécessité d’apporter des réponses à un fléau social majeur qui a profondément blessé de nombreuses personnes », assène-t‑il. Le retraité vendéen Jean-Pierre Sautreau a, lui, convaincu des personnes qui l’avaient contacté à la sortie de son livre d’appeler la plateforme téléphonique. « On peut changer les choses, estime-t‑il. La société française est prête à nous entendre. »

* La plateforme est accessible en téléphonant au 01 80 52 33 55 et par e-mail à victimes@ciase.fr

Source : lejdd.fr

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