Quelle place pour les chrétiens dans la société actuelle ?

Alors que des polémiques régulières mettent en lumière la difficulté à débattre dans l’Église, « La Croix » a décidé d’ouvrir ses colonnes à des échanges entre catholiques sur de grandes questions de notre temps.

Aujourd’hui, Paul Piccarreta et Pierre-Louis Choquet débattent de la place des catholiques dans une société sécularisée.

Pierre-Louis Choquet

Co-auteur de Plaidoyer pour un nouvel engagement chrétien (1)

La Croix : Regrettez-vous, comme certains catholiques, que la société ne soit plus aussi chrétienne que par le passé ?

Paul Piccarreta : Nous sommes tous les deux nés à la charnière des années 1980 et 1990. Ma mère était de famille musulmane, mon père était d’une famille italienne déchristianisée. De fait, nous sommes nés dans un monde qui n’est plus chrétien. Et pourtant je suis là, dans les locaux de La Croix, pour parler de ma foi chrétienne. Aujourd’hui, des gens se posent des questions, redécouvrent la foi, des musulmans rencontrent le Christ… Donc, il n’y a pas lieu de tenir un discours catastrophiste sur le fait que les gens n’ont plus la foi. Au contraire, le contexte actuel est plutôt celui d’un ­renouveau.

Pierre-Louis Choquet : Souvent, on fantasme ce qu’a été le christianisme dans le passé. On s’imagine le Moyen Âge comme une période extrêmement chrétienne. Mais par exemple, la participation aux sacrements et à la messe était très faible…

P. P. : Enjoliver le passé, c’est surtout un excellent moyen de ne rien faire aujourd’hui.

On parle beaucoup de la nécessité pour l’Église d’un « dialogue avec la société ». Qu’est-ce que cela signifie selon vous ?

P. P. : Je ne suis pas très à l’aise avec cette expression, car parler de dialoguer avec la société, c’est se placer en dehors d’elle. Or, je ne crois pas que nous vivions dans un monde parallèle. Pour moi, quand on connaît le Christ, cela doit transpirer dans votre quotidien, et cela se voit parce que vous ne pouvez pas vous taire. Moi, par exemple, je parle de ma foi aux gens avec qui je joue au foot le week-end, parce que je porte le maillot de San ­Lorenzo, le club du pape François.

P.-L. C. : Il est vrai que les ­chrétiens sont des citoyens comme les autres. Mais nous avons tout de même une particularité qui est l’Évangile. La forme de vie qui est proposée au chrétien, qui découle d’une rencontre personnelle avec le Christ, implique des choix. Et ces choix peuvent être en dissonance avec ce qui se vit dans le monde contemporain. C’est une tension qui a toujours été là, a fortiori dans un monde où la référence évangélique s’est effilochée.

Je crois que dans l’Évangile même, il y a une invitation à dialoguer avec la culture. Mais la question du choix du dialogue est loin d’être gagnée dans l’Église. Tout dépendra du jugement que l’on posera a priori sur les modes de vie déchristianisés.

Pour prendre un exemple concret, de quelle manière les chrétiens doivent-ils prendre part aux débats actuels sur les questions de bioéthique ?

P. P. : Ce n’est pas en tant que chrétiens qu’il faut participer à ce débat. Pour moi, les sujets de bioéthiques posent des problèmes publics, philosophiques, avant d’être religieux. Notre foi nous inspire, mais nous n’avons pas besoin de la Bible pour argumenter sur ces sujets. Il y a quantité d’intellectuels qui s’opposent aux manipulations du vivant sans être chrétiens.

P.-L. C. : Je suis d’accord sur le fait que nous devons, autant que possible, traduire dans le langage de la raison les arguments informés par notre foi. En revanche, je ne pense pas qu’il soit gênant de dire que nous sommes chrétiens. Au contraire, je crois qu’il faut être transparent avec nos contradicteurs : nous avons ce référentiel ultime qui est celui de la révélation, qui ne pollue pas notre capacité à produire des arguments, mais qui inspire notre conception de la vie bonne.

 

En revanche, une chose à laquelle on peut s’opposer en tant que chrétien, c’est le scientisme, qui est un dévoiement de l’objectif initial de la science. Les chrétiens doivent inviter les personnes qui ont des positions différentes des leurs à questionner les sources morales qu’elles mobilisent pour justifier de leurs arguments.

Mais il faut aussi souligner le risque pour les catholiques de s’isoler dans la société, s’ils s’emparent de ces questions pour en faire un genre de « combat de ­génération ».

Justement, comment hiérarchiser les multiples sujets de mobilisation dans la société actuelle ?

P.-L. C. : Il est important d’être présents sur la bioéthique, il ne s’agit pas de mettre nos convictions sous le boisseau. Mais il est très difficile de construire du commun autour de ces questions, qui, en plus, sont assez pointues. Alors que l’enjeu écologique ou l’accueil des migrants sont des sujets sur lesquels on mobilise aussi notre référentiel éthique chrétien, mais qui nous permettent de rejoindre des gens dont les convictions ont d’autres origines. Les chrétiens devraient se rendre compte qu’il est beaucoup plus facile de créer des occasions de témoigner de notre foi sur ce genre de sujets.

P. P. : Évidemment, si on ne vous voit jamais et que vous sortez manifester une fois tous les trente ans, et uniquement sur des sujets sociétaux, vous n’aurez aucun crédit !

Sur le plan politique, nous sommes obligés de nous adapter à l’actualité, de prendre les questions les unes après les autres. Aujourd’hui c’est la bioéthique, dans six mois ce sera autre chose… L’enjeu, c’est d’être prêt quand ça arrive. Donc, il faut travailler en amont. Et au niveau individuel, la priorité absolue, c’est la conversion écologique, qui, en fait, explique tout le reste. Et c’est aussi un acte politique.

Dans la société actuelle, le christianisme peut-il être autre chose qu’une contre-culture ?

P. P. : Une contre-culture existe toujours par rapport à une culture dominante. Or quelle est la culture dominante aujourd’hui ? Pour les cathos de droite, c’est le « gauchisme culturel », le relativisme moral… donc ils se pensent comme faisant partie d’une contre-culture. Mais je trouve aberrant que certains cathos issus de la bourgeoisie, et qui font des écoles de commerce et travaillent dans de grandes entreprises, puissent se penser comme appartenant à une « contre-culture »… À ce compte-là, tout le monde est dans la contre-culture !

Moi, je crois que le christianisme peut être une contre-culture, mais en tant que la culture dominante est productiviste et libérale. Et aux cathos de gauche, qui pensent qu’il ne faut surtout pas penser le christianisme comme une contre-culture, au risque de se couper du monde, je dis : nous vivons dans un monde qui est en train d’éteindre la vie sous toutes ses formes. Donc, s’opposer à la culture dominante n’est pas un problème, au contraire !

P.-L. C. : Comme chrétiens, nous avons un référentiel éthique qui nous place en tension avec la société, parce que le Royaume n’est pas de ce monde. Donc, on doit parfois aller à rebours des pratiques du monde. Ceci étant dit, je suis plutôt hostile, en tant qu’héritier des chrétiens de gauche, à ce mot de « contre-culture ». Ce qui doit primer, c’est le dialogue. Le christianisme n’est jamais aussi créatif que quand il passe à travers les autres. S’il se regarde dans le miroir, il va à sa perte.

Certains catholiques sont séduits par l’idée d’une sortie complète de la société, pour se préserver des dérives du monde contemporain. Que leur dites-vous ?

P. P. : Ne le faites pas ! (rires)

P.-L. C. : La religion chrétienne se meurt quand elle n’est plus au contact des autres sociétés. Il faut croire qu’on peut changer les choses, sans oublier que nous sommes ancrés ailleurs en tant que chrétiens. C’est d’ailleurs ce qui peut nous donner la force d’agir malgré tout.

P. P. : Ceux qui veulent partir sont soit des lâches, soit des gens qui n’ont jamais fait l’expérience du fait que oui, le changement est possible ! Tous les jours, je rencontre des gens qui changent, qui se convertissent à l’écologie… Il y a encore plein de combats à gagner. On n’a pas le droit de désespérer.

Recueilli par Bruno Bouvet et Gauthier
Source : la-croix.com

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